Conducteur de train à la retraite, Michel Schmitt a créé un site internet pour que les anciens agents du dépôt de Nancy, aujourd’hui décédés, ne tombent pas dans l’oubli.
Un pavillon à Heillecourt en Meurthe-et-Moselle. Dans une petite pièce de cette maison, le temps semble s’être arrêté, ou plutôt s’être cristallisé. Sur les étagères, des trains miniatures côtoient une collection impressionnante de revues spécialisées sur le chemin de fer. Aux murs, des affiches et des photographies ne laissent aucun doute sur l’identité du maître des lieux. Bienvenue chez l’ancien cheminot Michel Schmitt, 73 ans, fils et petit-fils d’hommes du rail. Son grand-père était chef de gare à Rupt-sur-Moselle, son père a travaillé à l’Entretien de Blainville. Pour Michel Schmitt, le train n’est pas qu’un métier, mais l’ADN d’une vie.
Faire vivre la mémoire cheminote du Grand Est
Ancien du dépôt de Blainville (« j’y suis entré en 1964, c’était encore l’ère des locomotives à vapeur »), puis de celui de Nancy, Michel a passé trente-deux ans aux commandes de locomotives de la SNCF. L’heure de la retraite a sonné en 1995, mais la flamme, elle, n’a jamais vacillé. Déjà auteur de plusieurs ouvrages, notamment les guides Escapades ferroviaires au départ de Nancy, et La France gourmande (lire LVDR n° 3801), il s’est lancé un nouveau défi : la création de Mémoire cheminote — un site internet dédié aux anciens agents, aujourd’hui décédés, du dépôt nancéien « pour faire vivre la mémoire cheminote. Mon but est de rassembler tous ceux et celles qui ont fait battre le cœur du dépôt situé près du viaduc Kennedy : conducteurs, agents des voies ou du bâtiment, agents des services informatiques ou administratifs », explique celui qui a partagé avec ses collègues de travail, ses compagnons de route, « tant d’années de camaraderie, de solidarité et parfois de véritables amitiés. »
Déjà plus de 1200 fiches
Le site se concentre exclusivement sur la Lorraine — Meurthe-et-Moselle, Meuse, Moselle et Vosges — avec une fiche par cheminot, homme ou femme. À la mi-janvier, il comptait plus de 1200 fiches. Une autre rubrique indique, sur des cartes Google My Maps, les lieux ferroviaires des départements qui composent le Grand Est : lignes, installations, dépôts, embranchements particuliers ou sites aujourd’hui disparus. « Chaque carte départementale est enrichie progressivement, au fil des recherches, des découvertes personnelles et des témoignages transmis par d’anciens cheminots ou leurs familles. Ces cartes, qui n’ont pas vocation à être exhaustives, constituent avant tout un outil de repérage et de mémoire, destiné à illustrer l’histoire ferroviaire locale », précise-t-il.
Une « Bible » papier et un coup de pouce de l’IA
Pour documenter les parcours de ces travailleurs du rail, Michel puise ses informations dans sa revue de référence, La Vie du Rail. C’est dans les nécrologies publiées qu’il retrouve les traces des disparus pour fixer leur souvenir dans le marbre numérique. Son approche est celle d’un passionné respectueux, dont l’unique moteur est de « ne pas laisser s’éteindre l’histoire de ceux qui ont connu l’ère de la vapeur, et ceux des générations suivantes. Les années passent, les visages s’éloignent, les souvenirs s’estompent, et certains quittent ce monde dans une discrétion douloureuse. C’est de ce constat qu’est née l’idée de ce site : faire vivre la mémoire cheminote. » Les lecteurs de La Vie du Rail peuvent, s’ils le souhaitent, contribuer à enrichir le site.
Cependant, Michel ne vit pas dans le passé. S’il se définit comme un homme du « train d’avant », il sait aussi apprécier la modernité. Par exemple, il avoue avoir une préférence pour les trains rapides de sa fin de carrière et admirer les TER actuels. Et les nouvelles technologies ne l’effraient pas. Pour bâtir son site, il n’a pas hésité à solliciter l’intelligence artificielle (IA) afin de générer les codes informatiques nécessaires. « Sans cela, je n’y serais jamais arrivé », reconnaît-il. Le travail de fourmi est loin d’être terminé : des dizaines de numéros de La Vie du Rail attendent encore d’être dépouillés. Mais entre deux recherches, Michel s’autorise quelques pauses. Il s’évade alors avec son épouse pour découvrir de nouveaux horizons… toujours par les rails, bien sûr. « Ma vie, c’est un peu les trains », conclut-il dans un sourire.
Contact : memoire.cheminotege@gmail.com







